Présidentielle 2027 : avant de compter les voix, qui choisit les noms ?
Un même institut, deux commandes, deux listes de candidats. L’examen de dix-sept enquêtes présidentielles montre comment les questionnaires dessinent des compétitions différentes avant la première réponse. L’enjeu dépasse le cas David Lisnard : rendre publics les critères qui organisent l’entrée dans la mesure — puis étudier leur lien avec la visibilité médiatique.
IN DATA VERITAS — Premier volet du dossier « Présidentielle 2027 : comment médias et sondages fabriquent la liste des candidats qui comptent ». Enquête documentaire, version du 14 septembre 2026. Les entretiens contradictoires restent à mener.
OpinionWay, deux commandes et deux périmètres
Les 2 et 3 septembre, OpinionWay interroge les Français pour le JDD. David Lisnard, Nicolas Dupont-Aignan et Karim Bouamrane ne figurent dans aucune des trois hypothèses présidentielles de premier tour. Une semaine plus tard, dans une enquête du même institut pour CNews, les trois noms apparaissent dans toutes les configurations. L’institut reste le même ; l’offre électorale proposée aux répondants change. Les notices livrent les listes, mais pas le compte rendu de la discussion qui les a produites. Questionnaire pour le JDD, pages 5–6 ; questionnaire pour CNews, pages 5–6.
Qui a proposé ces ajouts ? L’institut, le commanditaire, les deux ? Une déclaration politique, une demande éditoriale ou une recherche particulière les explique-t-elle ? Aucune réponse ne se déduit de la seule différence entre les listes. Les terrains diffèrent, comme les commandes et l’actualité. En revanche, la comparaison fixe un objet d’enquête précis : la construction du choix soumis aux électeurs. Avant de demander pour qui les Français voteraient, quelqu’un décide entre qui ils choisiront.
Un troisième dossier éclaire l’arbitrage dans la durée. Pour Les Echos et Radio Classique, OpinionWay teste trois configurations en juillet, puis trois en septembre. Nicolas Dupont-Aignan, absent des listes de juillet, rejoint celles de septembre. Le nom du baromètre ne suffit donc pas à garantir un périmètre permanent. Suivre ses entrées et ses sorties mérite autant de rigueur que commenter les variations de ses scores. Présitrack de juillet, pages 5–6 ; vague de septembre, pages 5–6.
Une variante n’isole pas nécessairement un candidat
Le cas Lisnard rend cette fabrication concrète. Dans l’enquête Cluster17 pour Le Point, réalisée du 31 août au 1er septembre, son nom apparaît dans la troisième hypothèse. François Ruffin y entre également, tandis que Marine Tondelier, présente dans les deux premières, disparaît. Comparer les résultats comme si seul Lisnard avait changé reviendrait à attribuer à une personne l’effet éventuel de plusieurs modifications. Le questionnaire décrit plusieurs compétitions ; il ne constitue pas, à lui seul, une expérience isolant un effet individuel. Notice Cluster17, pages 5–6.
Notre Lab affiche donc les noms conservés, ajoutés et retirés entre deux scénarios. Il précise si la comparaison porte sur la même enquête ou sur des terrains différents. Cette distinction ne relève pas du détail technique. La présence simultanée d’Attal et de Philippe, une hypothèse de rassemblement à gauche ou le remplacement de Le Pen par Bardella modifient la question posée. Deux pourcentages accolés dans un article ne décrivent pas toujours le même choix.
Le corpus contient aussi un contre-exemple utile aux explications trop simples. Nathalie Arthaud figurait dans tous les scénarios du premier pilote de six enquêtes. Mais la configuration Verian pour L’Hémicycle de juillet retient huit noms sans elle, sans Marine Tondelier et sans Nicolas Dupont-Aignan. Même la présence de personnalités installées dans les questionnaires varie selon les études. Aucun de ces constats n’établit une règle générale de sélection par la seule notoriété. Notice Verian, page 17.
Le dénominateur change le récit
La nouvelle version rassemble dix-sept enquêtes, soixante-quatorze scénarios de premier tour et vingt personnalités effectivement testées. Lisnard figure dans quatre enquêtes et sept configurations. Cela représente 23,5 % des enquêtes et 9,5 % des scénarios. Une troisième lecture, donnant le même poids à chaque enquête quel que soit son nombre de variantes, aboutit à une inclusion moyenne de 10,5 %. Ces indicateurs comptent des présences documentaires, jamais des électeurs exposés.
Pourquoi trois chiffres ? Parce qu’une étude à huit configurations pèserait huit fois plus qu’une étude à une seule si l’on additionnait simplement les scénarios. Le premier indicateur mesure l’entrée dans une enquête ; le deuxième, les présences parmi toutes les listes ; le troisième, la place moyenne à l’intérieur des études. Les variantes d’une même enquête ne sont pas indépendantes. Aucun pourcentage ne dispense de préciser l’unité comptée.
La différence avec notre pilote initial appelle la même vigilance : Lisnard apparaissait alors dans trois enquêtes sur six. Le passage à quatre sur dix-sept résulte de l’ajout d’études et de l’élargissement de la période. Il ne prouve pas une chute de sa présence au fil des semaines. Un observatoire qui change son instrument de mesure doit le dire avant de raconter une évolution. Les deux versions restent distinguées dans la documentation du projet.
Retrouver ceux que les sondages ne nomment jamais
Un angle mort menaçait dès le départ cette enquête : chercher les absents dans une liste composée uniquement des personnes déjà testées. La V2 ajoute donc une seconde porte d’entrée, indépendante des questionnaires : des annonces de candidature documentées. Trois premières fiches concernent Clara Egger, François Asselineau et Florian Philippot. Aucun des trois ne figure dans les soixante-quatorze scénarios dépouillés. Le registre reste partiel ; il ne prétend pas recenser toutes les candidatures.
Les sources conservent leurs dates et leur nature. Solution démocratique publie l’annonce de Clara Egger le 19 avril ; l’UPR relate le lancement de campagne d’Asselineau le 21 mars ; La Dépêche rapporte l’annonce de Philippot sur Franceinfo le 9 mai, avec l’éventualité évoquée d’un retrait au profit de Philippe de Villiers. Une annonce historique n’équivaut ni à une candidature toujours maintenue ni à sa validation officielle. Communiqué de Solution démocratique ; compte rendu de l’UPR ; article de La Dépêche.
Les antennes suivent un autre calendrier
Passer des sondages aux médias réclame une nouvelle collecte, pas un changement d’étiquette sur le graphique. Un article lié à une interview, le replay complet et cinq extraits ne correspondent pas à sept invitations. Une durée de player ne mesure pas la parole personnelle de l’invité. La page RTL consacrée à l’entretien de Bruno Retailleau du 1er septembre affiche ainsi 8 minutes et 22 secondes : cette trace documente un contenu et une présence, sans fournir à elle seule son temps de parole. Page du diffuseur.
Les données consolidées arrivent également plus tard. L’Arcom indique un délai habituel d’environ trois mois entre les diffusions et la publication des relevés mensuels, après transmission et contrôle. Une enquête sur les antennes de septembre ne doit donc pas présenter les derniers tableaux disponibles comme un miroir instantané de septembre. Notre journal distingue les événements documentés, les pistes à vérifier et les durées non mesurées. Aucun classement de surexposition ou de sous-exposition n’en sort à ce stade. Explication de l’Arcom.
Exiger des critères, sans inventer un droit au questionnaire
Le droit ne résout pas automatiquement cette question éditoriale. Dans sa décision du 17 juin 2026, le Conseil d’État constate que la Commission des sondages ne dispose pas du pouvoir réglementaire réclamé pour encadrer le choix des personnalités testées. Il ne relève pas non plus d’erreur manifeste dans l’appréciation portée sur l’absence du requérant du sondage contesté. Cette décision ne crée pas un droit universel à figurer dans les questionnaires ; elle n’efface pas les autres obligations des instituts. Décision n° 510694.
Le lien avec l’audiovisuel mérite néanmoins examen : les sondages d’opinion comptent parmi les critères d’équité que l’Arcom mentionne pour les formations politiques, avec les résultats électoraux, les élus et la contribution au débat. D’où notre hypothèse de travail : être testé pourrait nourrir la visibilité, laquelle contribuerait ensuite à la notoriété. Mais un événement politique peut aussi provoquer simultanément sondages et invitations. La boucle reste à étudier, non à présenter comme une causalité démontrée. Cadre du pluralisme politique.
Les prochaines réponses devront venir des responsables de ces choix. Notre dossier d’entretien demande aux instituts et aux commanditaires qui propose les listes, qui les valide, selon quels critères et avec quelle fréquence de réexamen. Aux rédactions, il demande le rôle concret des sondages dans le choix des invités, ainsi que la trace des invitations déclinées. Ces demandes sont préparées, pas encore envoyées. L’exigence éditoriale ne consiste pas à répartir autoritairement les places : elle consiste à documenter les arbitrages assez précisément pour que leurs auteurs aient une question à laquelle répondre.
Périmètre et preuves
La fenêtre de travail couvre les 90 jours du 17 juin au 14 septembre 2026. Cinquante-neuf notices du registre ont été inventoriées ; dix-sept enquêtes de premier tour sont intégrées. D’autres documents restent au stade du prétri ou du dépouillement à compléter : aucune exhaustivité du marché n’est revendiquée. Les listes, dates, pages et empreintes des PDF consultés sont indiquées dans le Lab. Le registre indépendant et le journal média restent partiels. Une seconde lecture humaine et les réponses contradictoires restent nécessaires avant de présenter l’ensemble comme une enquête achevée.